Molécule, alias Romain De La Haye-Serafini, est un compositeur et explorateur sonore français. Son travail commence sur le terrain : un chalutier en Atlantique Nord, l’hiver groenlandais, les vagues de Nazaré ou le phare de Tévennec. Il enregistre les sons des lieux et compose à leur contact, puis prolonge ces expériences en albums, films, livres et performances immersives. De 60°43’ Nord à –22.7°C, jusqu’à sa Symphonie n°1 « Quantique », il poursuit une même recherche : faire de l’écoute une manière de rencontrer le monde.onde.
Derrière le nom de Molécule se cache Romain De La Haye-Serafini, compositeur, producteur, DJ, auteur et explorateur sonore français. Né en 1979 à Grenoble, il s’est imposé en près de deux décennies comme l’une des figures les plus singulières de la création contemporaine, au croisement de la musique électronique, de l’aventure humaine, de l’art immersif et de l’innovation technologique. Son œuvre ne se limite ni au disque ni au concert : elle prend la forme d’albums-concepts, de films, de performances audiovisuelles, d’installations, de livres, d’expériences en réalité virtuelle ou en dôme, et aujourd’hui d’un projet de livre-manifeste autour de l’écoute. À travers tous ces médiums, Molécule poursuit une même intuition : faire de l’écoute une expérience totale, physique, sensible, presque philosophique, et transformer le réel en matière de création.
Son parcours est d’abord celui d’un autodidacte. Dans les récits biographiques les plus récents, Romain De La Haye-Serafini raconte une enfance traversée par les sons, les disques, un piano à la maison, une guitare héritée de son père, et des souvenirs d’écoute très précoces. La musique entre tôt dans sa vie, non comme un simple loisir, mais comme une manière de ressentir le monde. Il évoque volontiers Pink Floyd, Nirvana, Lee Scratch Perry, Debussy, Tricky et la déflagration provoquée par l’arrivée des Daft Punk et des premières possibilités de production sur ordinateur (M.A.O). Très tôt, il comprend qu’un son peut contenir bien plus qu’une mélodie : un espace, une matière, un monde entier. Cette intuition ne le quittera plus.
Sa trajectoire ne suit pourtant aucune ligne confortable. Avant de devenir Molécule, il rêve d’abord de sport, notamment de basket, avant qu’une blessure au dos ne vienne déplacer ce désir de dépassement vers un autre terrain : la musique. Après le bac, il commence des études de sociologie et de psychologie, puis les abandonne pour se consacrer entièrement à la création. Le choix est risqué, sans garantie, mais il est fondateur. Il travaille alors dans un magasin de synthétiseurs à Pigalle, donne des cours, accumule les machines, apprend en studio, produit, arrange, compose et construit peu à peu son langage. Ce parcours fait de tâtonnements, de petits boulots, de rencontres et d’obstination explique beaucoup de l’artiste qu’il est devenu : un musicien de la recherche, du bricolage noble, de l’expérience vécue, toujours plus intéressé par la transformation de la matière sonore que par l’appartenance à une école.
Ses premiers disques témoignent de cette période de formation et d’ouverture. Au milieu des années 2000, Molécule évolue dans un spectre qui va du trip hop au dub, de l’électronique instrumentale à la chanson expérimentale. Les albums Part Of You et In Dub V1.0 en 2006, puis Climax en 2009 et Besides en 2011, ainsi que plusieurs EP et compilations publiés chez PIAS, Underdog Records et sur son label Mille Feuilles, dessinent les contours d’un artiste déjà mobile, curieux, attiré par les collaborations et les hybridations. Il développe parallèlement un travail de remix pour des artistes aussi différents que Serge Gainsbourg, Santigold, Oxmo Puccino, Manu Chao, Cassius ou Bachar Mar-Khalifé, confirmant son goût pour les circulations entre scènes, styles et imaginaires. Ces premières années sont essentielles : elles installent un producteur ouvert, exigeant, déjà attaché à la sensation, au grain et à la liberté formelle.
Le grand basculement intervient en 2013. Cette année-là, Romain De La Haye-Serafini embarque sur un chalutier parti de Saint-Malo pour plusieurs semaines de pêche en Atlantique Nord. À bord, il reconstitue un studio dans une petite cabine et compose en pleine mer 60°43’ Nord, projet fondateur qui fera connaître Molécule bien au-delà du cercle des musiques électroniques. Ce premier grand album-concept naît d’une immersion totale : le bruit des moteurs, les câbles, les vagues, la coque, le roulis, les gestes des marins, la fatigue, l’enfermement, la peur parfois. Tout entre dans la musique. Avec 60°43’ Nord, Molécule invente une méthode qui deviendra sa signature : partir sur le terrain, s’exposer aux éléments, enregistrer la réalité brute, puis la transformer en une œuvre où l’environnement n’est pas un décor mais un véritable co-compositeur. Le projet prendra ensuite la forme d’un livre, d’un documentaire TV pour Thalassa, d’images et d’un live audiovisuel immersif en 360°, marquant durablement la scène française.
À partir de là, Molécule ouvre un cycle d’expéditions artistiques qui va redéfinir son œuvre. En 2017, il part plusieurs semaines au Groenland pour concevoir -22.7°C, album né dans une maison de chasseur au cœur de l’hiver arctique. Il croit y chercher le silence ; il y découvre au contraire une foule de vibrations, de craquements, de souffles et de fréquences minuscules. Cette expérience est capitale, musicalement comme humainement. Elle approfondit son travail de field recording, l’oriente vers l’écoute binaurale, et l’amène à formuler plus clairement sa pensée : le silence n’existe pas, l’écoute est une expérience physique, précise, radicale. De cette expédition naîtront un album, un livre plus poétique, proche du haïku, un film documentaire, une tournée immersive et, plus tard, une expérience VR réalisée avec Jan Kounen, ainsi qu’un développement en format dôme.
Cette période révèle l’un des traits essentiels de Molécule : sa capacité à faire dialoguer nature, art et technologie. Car si ses projets naissent au contact des éléments, ils reposent aussi sur des dispositifs de captation et de restitution toujours plus ambitieux.Enregistrements binauraux, microphones embarqués, spatialisation, son immersif, vidéo, formats 360°, XR, dôme, prototypes : Molécule développe au fil du temps une pratique de laboratoire. Il collabore étroitement avec Hervé Déjardin, responsable de la cellule de son spatialisé de Radio France et tisse des liens avec Sennheiser, DPA microphones, L-Acoustics, qui accompagnent l’évolution de ses outils de prise de son et de restitution immersive. Chez lui, la technologie n’est jamais un effet de surface. Elle sert une seule chose : augmenter la qualité de présence, restituer au plus près l’intensité d’un lieu, d’un corps, d’un phénomène naturel ou d’une émotion.
Cette logique se poursuit avec Nazaré, projet développé autour des vagues géantes du Portugal. Ici encore, Molécule ne se contente pas d’observer : il s’immerge dans un milieu extrême, travaille avec des surfeurs, expérimente des systèmes de captation sur les planches, sur les corps, dans les oreilles, sur des drones. Le son de la vague devient matière musicale, mais aussi matière filmique et performative.
Nazaré donnera lieu à un concept album, à un documentaire, puis à une performance live. Ce projet confirme que Molécule est devenu bien plus qu’un musicien d’expédition : un artiste transdisciplinaire, capable de faire converger musique, cinéma, récit, innovation et sensation.
Les années suivantes élargissent encore ce territoire. En 2019, il présente à Tanger l’exposition de dessins Constellations Sonores, signe que son imaginaire déborde désormais le seul champ musical. En 2020, il initie Music For Containment, projet de curation ambient, puis développe 29 173 NM, œuvre filmique et musicale autour du Vendée Globe, au plus près du navigateur Thomas Ruyant. En 2021, il s’empare du phare de Tévennec, lieu mythique et hostile au large de la Bretagne, pour un nouveau projet où se croisent isolement, mémoire des lieux, mer et perception. Chacun de ces chapitres confirme une constante : Molécule compose avec le monde, et chaque aventure donne lieu à plusieurs formes — album, film, livre, installation, concert, archive visuelle — comme si aucune œuvre ne pouvait se suffire à elle seule.
Cette œuvre immersive et exploratoire s’accompagne d’un travail scénique important. Molécule a présenté ses créations dans des formats très divers : concerts A/V en 360°, performances en club, spectacles dans le noir en son spatialisé, créations pour institutions et festivals, performances dans un igloo, au Centre Pompidou, à la Philharmonie de Paris, à la BnF, au Rex Club, à l’Olympia, à la Gaîté Lyrique ou encore sous le gigantesque dôme Al Wasl à Dubaï, dans une configuration spatialisée exceptionnelle. Cette variété de contextes dit bien l’amplitude de son geste : Molécule sait aussi bien investir le club que le musée, la scène populaire que l’espace immersif, en gardant une même exigence de perception et de mise en état d’écoute.
En 2022, il franchit une nouvelle étape avec BPM, projet autour de ce que la presse a appelé “l’instrument du futur”. Avec J.I.L., instrument joué par le regard et modulé en temps réel par l’activité cérébrale, Molécule pousse plus loin encore son exploration des liens entre corps, machine, cerveau et son. Cette création prolonge logiquement son parcours : après avoir mis les océans, la glace, les vagues et les phares à l’intérieur de la musique, il interroge ici l’interface même entre l’humain et l’instrument. Là encore,
l’innovation n’est pas décorative. Elle cherche à ouvrir de nouveaux régimes de sensation et d’interprétation.
Son parcours connaît ensuite deux développements apparemment opposés, mais très cohérents. D’un côté, RE-201, album jamaïcain paru en 2024, le voit renouer avec des héritages plus solaires, plus directement liés au dub, à la house et aux grands sorciers du son jamaïcain. Il y collabore avec Big Youth, Johnny Clarke, The Congos, ainsi qu’avec des figures de la scène française comme Étienne de Crécy, DJ Falcon, Boombass ou Alex Gopher. De l’autre, il compose sa première grande œuvre orchestrale, Symphonie n°1 “Quantique”, interprétée par l’Orchestre National de Lille et publiée en 2025. Pour cette pièce, Molécule enregistre pendant deux ans les répétitions, les souffles, les craquements, les glissements, les harmonies et les silences de l’orchestre, avant de transformer cette matière en une composition symphonique transcrite pour 83 musiciens. Cette œuvre marque un tournant majeur : elle étend son langage à l’orchestre sans rien renier de sa méthode fondée sur la captation, le montage, la matière et l’immersion.
Après ce détour symphonique, Molécule revient aujourd’hui à son premier amour : la techno. Avec A:R, il signe un retour clair à son ADN électronique. Pensé comme un format direct, physique, radical, cet EP prolonge ses recherches sonores tout en renouant avec l’immédiateté du club, l’impact des rythmes, les textures analogiques et les structures hypnotiques. Ce retour aux sources n’a rien d’un repli nostalgique : il agit plutôt comme une remise à nu, avant un nouveau cycle déjà annoncé dans ses textes récents et dans ses perspectives de création, tourné vers les abysses, les tornades et d’autres territoires-limites où l’écoute devra encore se réinventer.
Si l’œuvre de Molécule tient aujourd’hui avec autant de force, c’est qu’elle repose sur une pensée claire. Cette pensée, il la formule de plus en plus explicitement dans son projet de livre-manifeste autour de l’écoute. On y retrouve sa phrase centrale : “Je ne pars pas enregistrer la nature, je pars pour qu’elle m’enregistre.” Tout est là. Pour lui, écouter n’est pas capter, posséder ou consommer.
Écouter, c’est consentir. C’est ralentir. Se taire. Laisser le monde agir sur soi. Dans une époque saturée, accélérée, bruyante, où l’attention se disperse et où le lien au vivant s’abîme, Molécule propose une autre voie : une culture de l’écoute, à la fois esthétique, écologique, sensible et presque politique. Ce qu’on écoute, dit-il en substance, on le respecte ; et ce qu’on respecte, on le protège.
Au fil des années, Romain De La Haye-Serafini a ainsi construit bien davantage qu’une discographie. Il a élaboré un écosystème de création où se rencontrent albums, films, textes, photos, installations, expériences immersives, collaborations mode, commandes artistiques, podcasts, performances, prototypes et recherche sonore. Il a aussi fait de Mille Feuilles un outil de liberté et de structuration pour ses propres projets comme pour ceux d’autres artistes. Plus que tout, il a donné une forme rare à une ambition difficile : relier la sensation au sens, la technologie au vivant, l’aventure extérieure au chemin intérieur.
Molécule occupe aujourd’hui une place à part. Son œuvre est immédiatement identifiable, mais jamais répétitive. Elle parle de la mer, de la glace, du vent, des machines, du silence, de la rave, de la mort, de la mémoire, de la perception, du futur. Elle touche un public large parce qu’elle ne dissocie jamais l’exigence artistique de l’expérience humaine. Derrière chaque projet, il y a un homme qui choisit d’aller au bout de l’écoute, et d’y engager son corps, son temps, sa vulnérabilité, sa curiosité et sa vie même. C’est cette cohérence profonde qui fait de Romain De La Haye-Serafini / Molécule l’un des artistes français les plus singuliers de sa génération.